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Rencontre avec Dominique Praquin

mardi 14 mai 2019, par Emilie TROMEUR.


Qui êtes-vous ?

Je suis à la fois musicienne (instrumentiste), pédagogue, et musicothérapeute

Qu’est-ce que la musique représente pour vous ?

La musique (ou plutôt « les musiques ») fait partie de ma vie depuis toujours ou presque. Elle est liée à ma respiration, à mon corps, à mon âme, elle est source d’émotions vraies et justes pour moi, elle est liée aussi à mon relationnel.
Je pense que la musique m’a permis de me connecter à mon moi profond et à autrui. Faire partie d’un groupe musical a été déterminant dans mon parcours.

Et si vous deviez décrire la musique en 5 mots, quels seraient-ils ?

Lien - Langage - Vibration - Plaisir - Émotions - ...

Pourquoi la musique ?

Je n’ai pas la réponse ou elle est multiple : sensibilité au son, éducation, fonctionnement cérébral et émotionnel, peut-être ? En tout cas, un domaine très personnel où le « faire/jouer » avec les mains, le corps, a beaucoup d’importance et où peut se créer un espace de liberté et d’expression, voire un refuge...
Sans doute parce que c’est une pratique multiple de partage : individuelle, petit groupe, grand groupe, très grand groupe... et surtout, une langue universelle !!

Quelles sont vos inspirations, vos « coups de coeur » ?

Mon instrument d’abord (l’alto) et tout le répertoire qui l’utilise, pour commence.
La voix en général (très varié). Les inspirations sont très diverses. Elles sont très liées à mon état intérieur et un peu au cognitif parfois.
En thérapie, je peux avoir des « déclics » sur le patient, sur le groupe (c’est différent), en fonction d’un bilan déjà établi mais aussi au fur et à mesure qu’on avance ensemble. Des situations qui inspirent des musiques...
Parfois des musiques nouvelles, parfois des choses très anciennes, je n’ai pas d’exemples à donner, mes choix sont éclectiques.

Quelle place tiennent les émotions dans votre pratique ?

Dans le cadre pédagogique, les émotions sont travaillées réellement à travers l’interprétation : Qu’est-ce que cette musique me dit ? Comment a-t-elle été composée ? Quel est son voyage jusqu’à moi, au moment où je la joue ? Quel est mon paysage intérieur quand je l’écoute, quand je la joue ? Qu’y mets-je de moi-même, de ma sensibilité ? de mes émotions ? Que veux-je transmettre d’elles et à travers elles ? Comment vais-je « forger le son » pour que le lien entre mon émotion, celle du compositeur, celle de l’auditoire, soit le plus juste et le plus proche possible ?
L’expression des émotions, des sentiments, c’est un vrai travail entre le pédagogue et l’(les) élève(s).

Sur un plan thérapeutique, les émotions du/des patients sont souvent en première place, même quand on ne les perçoit pas de prime abord... Je dirais que tout dépend des séances, des pathologies, du groupe/individuel. Le rôle thérapeutique : les contenir parfois, en tout cas leur proposer un cadre, une sécurité, une reconnaissance, un « droit », une place... une transformation par le langage musical... et la verbalisation, parfois.
Et c’est aussi... un vrai travail entre le thérapeute et le(s) patient(s)...

Sur un plan personnel : dans la pratique pédagogique comme dans la pratique thérapeutique, j’essaie de les relier à mon ressenti, à mon intuition, à ma connaissance de l’autre, des autres avec qui je suis en inter-relation et de les maintenir « à distance » aussi parfois, quand je sens qu’elles vont interférer... de m’en servir quand c’est nécessaire.

Quelles qualités un musicien doit avoir pour devenir pédagogue et thérapeute ?

Je pense que les deux ont des qualités communes. D’abord il est nécessaire de bien se connaître (même si on n’a jamais fini !) et de savoir pourquoi on s’engage dans ces métiers qui demandent un certain altruisme et une capacité à se ressourcer pour ne pas s’épuiser.

Les connaissances musicales et techniques doivent être solides.

Pour le pédagogue, elles sont liées aussi à sa capacité de jouer en public, de se produire en concert. Un pédagogue est dans la transmission, d’un savoir-faire, d’une technique, d’un savoir-être aussi par moments. Il essaie d’être dans l’écoute, à la fois analytique et globale. Il prend du recul et en même temps s’investit. Il a un projet avec, au service de ceux à qui il enseigne, les accompagne, les soutient, les provoque aussi parfois, les « tire vers le haut ». Il ne fait pas « à la place de » mais montre aussi un chemin (possible), sans aller jusqu’au « modèle » figé. Écouter, respecter, revoir ses jugements, déceler des capacités, laisser faire, encadrer, laisser libre... Tout un programme !

Un thérapeute développe ces mêmes qualités aussi, avec un but différent. Il s’agit de « prendre soin de », amener un bien-être, un mieux-être en tout cas et le moyen, la musique, est essentiellement non)verbal. De ce fait, le lien thérapeute-patient qui se crée est un levier via la musique et est sans aucun doute au cœur de la relation et des progrès du patient.

En pédagogie, la musique est le but. En thérapie, c’est un vecteur, un moyen.

Certains paramètres me semblent au centre du travail spécifique de thérapeute et requérir des qualités d’observation, de patience, de réflexion, en particulier sur son expérience clinique, une prise de recul, une remise en question fréquente, par exemple sur les sujets suivants :
- le travail avec/autour, de la souffrance, reconnue ou non par le patient (peu importe l’origine de celle-ci) et la question de la reconstruction,
- les questions du placement, de cadre, du regard et d’une éthique différents,
- les notions de travail, de temps, d’acquisition,
- la notion de « toute puissance », à laquelle il est essentiel de réfléchir : la sienne, celle de la musique.

Quel est votre parcours musical ?

Danse à 3 ans (élément fondateur : corps /musique/improvisation dansée).
Musique à 7 ans ( solfège »intelligent », guitare, chant).
10 ans : découverte de l’alto, conservatoire, concours,...
Études de musicologie en parallèle.
Concerts, enseignement, formation pédagogique (Diplôme d’État, CA)
Master 1 et 2 Musicothérapie à Paris-Descartes à 53 ans.

Je m’étais intéressée à la musicothérapie quand j’avais 18 ans et m’étais abondamment renseignée sur le sujet assez réduit, à l’époque. Je voulais jouer... j’aimais aussi la transmission... et j’avais toujours derrière la tête cette idée, soin et musique.

Comment utilisez-vous l’outil « son » dans votre pratique professionnelle ?

La musique, le sonore, est au centre de la pratique pédagogique, avec l’apprenant. Amener l’élève, le groupe, à avoir une « oreille baladeuse », à la fois conscient de ce que l’on produit là, maintenant, au-dedans de soi, tout près de soi et plus loin, dans la « résonance », et ce que l’on construit pour après, pour améliorer, donner à entendre,...
Toujours revenir au son, à sa qualité, à son sens, demande une attention très particulière, une concentration, un développement sensible, physiologique, une posture. Tout cela a été et est très étudié en neuro/physio/psycho-logies. De ce fait, la demande de concentration est immense et il est important de tenir compte aussi de l’état de l’élève, du groupe. On connait maintenant l’importance de la plasticité cérébrale dans l’apprentissage d’un instrument par exemple : on sait qu’elle la développe mais on sait aussi qu’elle est nécessaire, et que nous n’avons pas tous les mêmes capacités dans ces domaines.

La musique, le sonore en thérapie prennent des formes tout à fait différentes, parfois « surprenantes », tant au niveau de leur place en séance que de leur forme : je serais tentée de dire que tout dépend du patient et du lien thérapeutique, l’ouverture peut aller du plus étroit au plus large. Le cadre posé est essentiel pour la séance : utilisation d’instruments, de la voix, de l’écoute. La verbalisation présente ou non. L’intérêt pour un certain aspect du son. La question de l’envahissement. Les notions de bruit, de son, très relatives suivant les personnes. L’analyse du silence et de sa qualité,...

Dans ce cadre thérapeutique, l’utilisation du sonore et de la musique est guidé par le lien, par l’échange. Parfois le « faire », le « jouer ensemble » est primordial. Parfois non. L’écoute du thérapeute est à la fois précise et "flottante". L’intérêt du patient guide aussi : cela peut être un son mais aussi la forme d’un objet/instrument ou le son produit par le patient, parfois à son insu. La place qui va être donnée dans la séance au sonore doit être analysée dans sa durée : le sonore est-il présent tout le temps de la séance ? Et sinon, à quel(s) moment(s) ? interrompu ou non,...

C’est une question passionnante, en tout cas !

Quelle(s) a(ont) été votre(vos) expérience(s) la(les) plus marquante(s) ? Pourquoi !?

Mes expériences les plus « marquantes » sont trop nombreuses pour être citées ici !

Le mot de la fin vous appartient...

Merci à Émilie de m’avoir offert ce questionnaire si enrichissant et intelligent, qui m’a permis de réfléchir encore et encore... et ce n’est pas fini !!

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